Hiéroglyphes ou intuitions ? Percer le langage secret des carnets de Léonard
Ouvrir un carnet de Léonard de Vinci, c'est entrer dans un espace où les frontières habituelles entre le texte et l'image, entre la science et la métaphore, entre la démonstration et l'énigme, semblent abolies. Certes, l'écriture inversée — ce miroir de lettres que la main gauche de Léonard traçait de droite à gauche — constitue la caractéristique la plus immédiatement frappante de ces manuscrits. Mais ce n'est là que la surface d'un système symbolique bien plus complexe, que les spécialistes n'ont pas fini d'explorer.
Au-delà du miroir : un bestiaire de signes
Quiconque parcourt les quelque cinq mille feuillets subsistants des carnets léonardesques ne tarde pas à remarquer des éléments qui débordent largement le cadre de la note scientifique ou du croquis préparatoire. On y trouve des figures allégoriques sans légende explicite, des emblèmes dont la clé semble perdue, des séquences de dessins qui ressemblent à des rébus visuels, des animaux fantastiques associés à des formules sibyllines.
Certains de ces éléments appartiennent à une tradition iconographique bien identifiée : la Renaissance italienne raffolait des imprese — ces devises personnelles associant une image et une courte formule — et des emblèmes moraux popularisés par les Emblemata d'Alciat. Léonard connaissait parfaitement ce langage visuel codé, pratiqué dans les cours où il évoluait. Plusieurs de ses allégories s'inscrivent dans cette tradition et peuvent être décodées à l'aide des dictionnaires symboliques de l'époque.
Mais d'autres signes résistent à cette grille de lecture. Des configurations géométriques récurrentes dont la fonction n'est pas clairement mécanique. Des annotations en abréviations non standard. Des figures humaines associées à des éléments naturels selon une logique qui semble davantage analogique que démonstrative.
La thèse de la dissimulation volontaire
L'hypothèse la plus populaire — et la plus romanesque — est celle d'un Léonard délibérément secret, soucieux de protéger ses découvertes des regards indiscrets ou de l'Église, prompte à condamner ce qui contredisait les Écritures. Cette lecture a nourri d'innombrables récits, des plus sérieux aux plus fantaisistes, faisant de Léonard un précurseur persécuté ou un initié gardant jalousement les clés d'un savoir ésotérique.
Certains éléments factuels semblent accréditer cette thèse. L'écriture en miroir elle-même, quelle qu'en soit l'origine première, avait pour effet de rendre les textes illisibles au premier coup d'œil. Les carnets n'étaient manifestement pas destinés à une diffusion immédiate : ils ne furent jamais publiés du vivant de leur auteur, et leur dispersion après sa mort en 1519 les rendit inaccessibles pendant des siècles. Certaines de ses études anatomiques, réalisées à partir de cadavres humains dans des conditions à la limite de la légalité, auraient pu valoir à leur auteur de sérieuses difficultés s'ils avaient été découverts par les autorités ecclésiastiques.
Néanmoins, les historiens les plus rigoureux tempèrent cette vision. Carlo Pedretti, l'un des plus grands spécialistes des manuscrits léonardesques, a insisté sur le fait que les carnets étaient avant tout des instruments de travail personnel, non des messages cryptés destinés à une postérité avertie. La complexité de leur organisation reflète davantage la complexité d'une pensée en mouvement que la sophistication d'un code secret.
Une pensée visuelle fondamentalement différente
La seconde grande hypothèse est peut-être plus dérangeante, parce qu'elle touche à la nature même de l'intelligence léonardesque. Plusieurs chercheurs contemporains, notamment dans le champ des sciences cognitives appliquées à l'histoire de l'art, ont avancé que Léonard pensait dans un registre fondamentalement visuel et analogique, pour lequel l'écriture linéaire et le raisonnement déductif n'étaient que des outils partiels.
Dans cette perspective, les « symboles énigmatiques » ne seraient pas des codes destinés à masquer un message, mais des nœuds de sens visuels — des points de convergence entre plusieurs séries d'observations ou d'intuitions que Léonard ne cherchait pas à traduire en propositions verbales claires, parce que cette traduction lui semblait appauvrissante. La figure d'un oiseau associée à un schéma d'engrenage n'est pas nécessairement un rébus : elle peut être la notation d'une analogie fonctionnelle que Léonard avait perçue et qu'il souhaitait conserver sous une forme qui en préservait la richesse multidimensionnelle.
Cette hypothèse est étayée par plusieurs passages des carnets eux-mêmes, dans lesquels Léonard réfléchit explicitement sur les limites du langage verbal pour rendre compte de phénomènes naturels complexes. Il préconise à plusieurs reprises la supériorité de l'image sur le mot pour décrire la géométrie, le mouvement ou l'anatomie. Ses carnets seraient ainsi moins un système de dissimulation qu'un système de notation adapté à une intelligence qui fonctionnait différemment.
Ce que les technologies modernes révèlent
L'apport des technologies numériques à l'étude des carnets léonardesques a été considérable ces dernières décennies. La numérisation haute résolution de collections comme le Codex Atlanticus (Bibliothèque Ambrosienne de Milan) ou les manuscrits conservés à l'Institut de France à Paris a permis des analyses paléographiques et iconographiques d'une précision inédite.
Ces travaux ont notamment mis en évidence la présence de plusieurs couches d'annotation sur certains feuillets, suggérant que Léonard revenait sur ses propres notes, les complétait, les modifiait selon l'évolution de ses réflexions. Certains symboles apparemment isolés s'inscrivent en réalité dans des séries thématiques qui s'étendent sur plusieurs carnets et plusieurs années — ce qui plaide pour une cohérence interne du système, même si cette cohérence reste difficile à formaliser entièrement.
L'énigme comme condition de la pensée
Il est peut-être vain de chercher à dissoudre entièrement le mystère des carnets de Léonard. Non par résignation intellectuelle, mais parce que ce mystère est constitutif de leur nature profonde. Ces manuscrits ne sont pas des traités destinés à exposer un système achevé : ils sont les traces d'une pensée en perpétuel devenir, qui avançait par associations, par analogies, par retours en arrière et par intuitions fulgurantes.
Le « code secret » de Léonard, s'il existe, n'est peut-être pas un système de chiffrement, mais quelque chose de plus fondamental : une manière d'être au monde et à la connaissance qui refusait les cloisonnements disciplinaires, les hiérarchies entre les savoirs et les frontières entre l'art et la science. Déchiffrer les carnets, c'est moins trouver une clé unique que s'exercer à penser de manière plus ouverte — ce qui est, au fond, l'invitation la plus précieuse que Léonard nous adresse à travers les siècles.